vendredi 20 mai 2011

Un peu d'Histoire... le plus long post imaginable.

Edit : plus de 2000 visites depuis ce matin, origine : Japon, via mixi et des traducteurs... que se passe-t-il?
Edit 2 : on parle de mon blog dans un article en japonais : http://news.searchina.ne.jp/disp.cgi?y=2011&d=0520&f=national_0520_022.shtml Voilà la raison. みんなさん、ようこそ !(笑) 

Prêts pour un MEGA GIGA post ?

Note : merci de ne pas reposter ce texte, de vous l'approprier ou de l'utiliser. Vous pouvez en citer le 10% avec un lien vers ce post et en disant que j'en suis l'auteur.

J'ai décidé de traiter aujourd'hui d'un sujet peu commun sur les blogs parlant du Japon (à cause du manque de traduction, peut-être?), et d'une manière plus scolaire (et donc peut-être plus ennuyante à lire). Il s'agit d'une véritable analyse, d'un condensé d'informations et d'un résumé, exactement comme si je devais le présenter lors d'un travail à l'école...

L'Homosexualité masculine au Japon, les débuts, l'évolution, et ce qu'on en retrouve de nos jours.

Les débuts

La toute première trace écrite d'une relation amoureuse entre deux hommes remonte à 720 après JC, et il s'agit d'une légende tragique, deux prêtres amoureux qui ont été enterrés ensemble (et qui ont apporté les ténèbres sur la région, mais après quelques recherches il s'avère que les ténèbres en question étaient là à cause du fait qu'ils étaient de deux temples différents et n'auraient pas dû partager une tombe, pas parce qu'ils étaient amoureux). L'histoire est quant à elle datée du 3ème siècle. Il n'y a pas mention qu'ils aient eu une relation intime, mais leur vie s'est achevée d'une façon très Shakespearienne, puisqu'à la mort du premier, le second s'est suicidé.

D'autres traces se retrouvent dans des poèmes, des journaux intimes et des livres à travers les siècles suivants, parlant de beaux jeunes hommes retenus au palais pour les désirs des Empereurs (par exemple l'Empereur Shirakawa, au onzième siècle), ou encore de prince exilé (romantique, n'est-ce pas ?).

L'ère Heian regorge de ce genre d'histoires. Les relations entre hommes à la cour n'étaient absolument pas mal vues. Si on compare avec la Chine, le Japon était pourtant à la traîne et les relations homosexuelles étaient anecdotiques.

Chez les moines...

On distinguait deux sortes de relations homosexuelles : celles ayant lieu à la cour, chez les guerriers ou dans les palais des Shogun (les dirigeants militaires), et celles ayant lieu au sein des monastères.

Les documents religieux sont les seuls à fournir des informations précises et nombreuses à ce sujet avant la période Tokugawa.

Dans le milieu religieux, on ne parlait pas encore de relations entre hommes du même âge, mais bien de pédérastie. Les prêtres bouddhiques avaient de jeunes garçons à leur service (le plus jeune dont on ait une trace avait cinq ans lors de son entrée au temple, mais il n'est pas dit s'il a été touché ou non avant d'être plus âgé. Les autres avaient une dizaine d'années à leur arrivée, même remarque, il est possible qu'ils aient eu un peu de chance et aient "attendu").

Il est dit qu'en 806, un prêtre bouddhiste est revenu d'un voyage en Chine et a rapporté avec lui des coutumes jusqu'alors étrangères à son pays. Dès lors, les garçons ont été utilisés par les prêtres, qui pensaient atteindre un plus haut niveau spirituel grâce à ces « échanges ». A noter que le premier lieu où ces relations ont pris place a été le Mont Koya (près de Osaka). Le Mont Hiei (près de Kyoto) est un autre endroit célèbre pour ça.

L'homosexualité était nommée « la belle voie », ou « La Voie ». Les prêtres ne touchaient pas les femmes, puisque cela leur était interdit, mais puisque rien n'était écrit au sujet des hommes, ils n'étaient pas abstinents. Le Japon était marqué par l'absence de tabous, les prêtres ignorant (ou choisissant d'ignorer?) le côté homophobe du bouddhisme adopté par les pays alentours et faisant leur propre interprétation de la religion (je parle de religion et non pas de philosophie pour différentes raisons).

Il faut aussi séparer les sentiments du sexe ; les deux étaient acceptés, et les deux sont mentionnés dans les livres de l'époque.

A noter aussi que ces garçons étaient bien traités. On ne les enlevait pas à leurs familles ; il s'agissait d'enfants et d'adolescents de haut rang, qui entraient au temple après avoir suivi des cours spécifiques, et qui n'étaient pas nécessairement touchés. La pénétration était presque inexistante. Ils étaient beaux et androgynes, et bien qu'ils doivent agir comme un substitut féminin, ils ne devaient pas se conduire comme des femmes. Ils ne parlaient pas d'une façon féminine et pratiquaient des arts considérés comme masculins (la musique et la composition florale, par exemple. Il est intéressant d'ailleurs que ces arts aient été si associés aux femmes dans notre société, mais pas dans la leur !).

Chez les guerriers...

Les guerriers comme les moines vivaient durant de très longues périodes loin de toute présence féminine, ce qui peut expliquer pourquoi les hommes ont commencé à « s'amuser » entre eux.

Il faut savoir que la loyauté aux seigneurs locaux, aux supérieurs militaires etc. était décrite comme plus importante et allant plus loin que celle d'un homme envers sa femme et ses enfants. On connaît l'attachement à l'honneur des samouraïs, et leur dévotion totale pour leur cause, qui apparemment, selon plusieurs sources, allait jusqu'à l'amour pour leur seigneur. L'histoire célèbre « chuushingura » “忠臣蔵”comporte un exemple d'un samouraï devant se suicider mais décidant d'attendre la venue de son seigneur et déclarant être triste de quitter cette vie sans le revoir. Il ignore complètement sa propre épouse, qui est assise près de lui.

La normalisation des relations entre hommes dans la société vient de cette dévotion vassal/seigneur et de la façon négative dont on voyait les femmes. Les enfants de samouraïs étaient souvent éduqués dans les temples – étant donc parfois les amants des moines – et cela contribuait bien entendu à leur vision du sexe entre hommes dans leur vie d'adulte.

Pour les guerriers, le garçon idéal a tout d'abord été un guerrier lui-même, avec la célébration de la beauté du corps masculin et des muscles, puis ça a évolué vers l'androgénie, les beautés angéliques des serviteurs adolescents (de 14 à 19 ans).

Parmi les seigneurs de guerre célèbres ayant eu des relations homosexuelles, on peut même citer Uesugi Kenshin et Miyamoto Musashi.

L'influence de ces relations a eu des effets parfois désastreux sur la politique, et c'est de ces histoires-là dont on a une trace écrite, mais il n'y a aucun doute qu'il y en a eu des myriades d'autres. La question que l'on posait à un homme n'était pas pourquoi il avait un amant masculin, mais pourquoi il n'en avait pas.

Prostitution

L'homosexualité a été « commercialisée », ou rendue publique et accessible à tous, avec la montée de la prostitution et le succès du théâtre dans le Japon réunifié (le pays a été divisé pendant longtemps) à partir du milieu du 16ème siècle.

Kyoto possédait une large industrie du sexe, avec des hommes et des femmes. Les prostitués mâles étaient classés en catégories ; les travestis de haut rang, en général acteurs de Kabuki et les courtisans. Ils étaient mieux payés que les serviteurs des samouraïs et, tous comme les Oiran (femmes prostituées souvent confondues avec les geisha), étaient bien considérés et respectés.

Les théâtres étant souvent connectés aux « maisons de thé » (qui bien sûr servaient à autre chose qu'à boire un thé) par des couloirs ou se trouvant simplement dans le même bâtiment, une aide pour que les acteurs fassent des heures supplémentaires. Il était normal qu'un acteur soit choisi par un homme riche et doive le retrouver après la pièce. Au fil du temps, cette pratique a été réglementée plus étroitement, les acteurs sont devenus moins accessibles.

La ville d'Edo (à présent Tokyo) était l'endroit possédant le plus de maisons de thé au personnel masculin.

Au milieu du 18ème siècle, le déclin de ces maisons a commencé, lié au désintérêt porté à ces services puisque les bordels moins chers pullulaient. De plus, le gouvernement a aidé à leur fermeture en imposant de nouvelles lois contre la prostitution.

Avant cette réforme, il y a eu une montée de l'érotisme dans les peintures et les livres et une présence non négligeable de thèmes homosexuels ou bisexuels. Grâce à l'imprimerie, les romans homoérotiques ont vu le jour et la demande était très forte.

La fin des haricots

L'homophobie a été importée avec l'ouverture du Japon sur le monde il y a plus d'un siècle. Les publications traduites ont commencé à fermer les esprits, déclarant que l'homosexualité était anormale, et c'est malheureusement ce qu'une grande partie de la population, japonaise ou non, dit encore aujourd'hui. Les peines d'emprisonnement ont été créées pour imiter ce que les japonais de l'époque, favorables à l'ouverture sur le monde, appelaient les « pays civilisés ». Durant l'ère Meiji (1868 – 1912), les écoles et les académies militaires étaient pourtant remplies de relations entre élèves du même sexe, mais des livres et des articles ont été publiés pour les mettre en garde afin qu'ils cessent ces activités.

De nos jours

Être homosexuel au Japon n'est pas une partie de plaisir. C'est légal, et toléré tant que ça reste discret. Les homosexuels sont une communauté qui est ignorée. Dans les grandes villes, c'est supportable, mais si on s'éloigne un peu, il y a des chances pour qu'ils ne disent jamais qu'ils aiment les hommes ! Pression familiale, honneur... il y a beaucoup à perdre. Une majorité des homosexuels se marie pour se fondre dans la société.

Après lecture de cet article, vous savez que l'imagerie et les textes à caractère homosexuel ne datent pas d'hier :

Il existe un phénomène datant du début des années 1970, qui est l'intérêt grandissant des femmes envers ce genre oublié pendant des décennies. Mais pour plaire aux femmes, l'homoérotisme a été modifié, étoffé, rendu plus romantique... et ça s'appelle le shounen-ai, autrement dit le Boys Love, l'amour entre garçons. Le Yaoi est quant à lui un style qui s'apparente plus à la pornographie, avec pas ou peu de scénario, mais pas de gros plans ni de détails crus. Le BL et le Yaoi existent en mangas, films, animes, romans, CD, jeux vidéos. Il s'agit de relations idéalisées. Il existe également des mangas gay, mais ceux-ci ne sont pas trouvables dans le magasin du coin de la rue, il faut chercher, et c'est comparable au Hentai.

Malgré le succès indiscutable du Yaoi (voir mon article sur K-BOOKS), les japonaises ne sont pas plus tolérantes que les autres.

La différence d'avec l'Europe ou les USA, c'est que là-bas, on ne parle pas de l'homosexualité. Le conformisme de leur société les oblige à rester dans le moule, et ce qui se passerait si leur patron et leur famille découvraient la vérité serait loin d'être tout rose. Le PACS n'existe pas, les gays n'ont pas le droit d'entrer dans l'armée (enfin, ce qu'elle est devenue depuis la 2ème guerre mondiale).

Un petit détail tout de même : en 1999, un couple gay a eu le droit de se marier dans un temple shinto.

Stéréotype

Le schéma connu des amateurs de yaoi, « uke » (celui qui « fait la femme ») et « seme » (« l'homme ») peut être retrouvé dès les premiers pas de l'homosexualité structurée. Les jeunes gens qu'on utilisait pour le sexe, qu'ils soient acteurs ou serviteurs, étaient efféminés et soumis ; il existe des preuves à ce sujet.

Aimer les hommes n'avait pas d'incidence sur l'honneur d'une personne... du moment qu'il suivait les règles ! Et ces règles sont justement celles-ci : la personne la plus âgée sera active, et cela même si son rang est inférieur à celui de son amant ! Cela vient du concept de la hiérarchie naturelle du Confucianisme, importée de Chine.

L'égalité dans les relations existait-elle ? Oui, mais rarement, et il y a des preuves que les hommes qui suivaient le schéma imposé ne changeaient jamais.

Un symbole innocent ?

 
Meiji Jingu, Harajuku

Pour finir, avant de penser à vous tatouer l'emblème du chrysanthème, symbole de la famille Impériale ci-dessus, voici un point qui devrait vous empêcher de faire cette bêtise (et pardon, vous ne verrez plus jamais le symbole de la même façon désormais) : son autre signification est directement liée à cet article. Il s'agit du symbole de l'homosexualité masculine, à cause de sa ressemblance avec un anus !


Sources :

Colin Spencer (1998). Histoire de l'homosexualité, de l'Antiquité à nos jours. Pocket.
Gary P. Leupp (1995). Male Colors. The construction of homosexuality in Tokugawa Japan. University of California Press.

5 commentaires:

  1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  2. J'ai appris beaucoup de chose grâce ton article et ça me rappelle un manga que je lis "Le Pavillon des hommes" où l'on voit ce genre d'homosexualité, mais ça reste assez léger (même si dans tous les tomes, on y fait vaguement référence)....

    Maintenant, tu m'as tué le mythe du Chrysanthème, que je voyais ça comme une fête impériale en Chine, et qu'il est vrai qu'en le regardant, ça ressemble bien à un anus XD

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  3. Sakura Gari a aussi ce genre de thème, ainsi que me de shireru yoru no junjou (un yaoi jamais traduit en français, au graphisme étonnant et magnifique)

    L'horreur du chrysanthème au Japon c'est qu'il est absolument partout... ce symbole est ruiné pour toujours ! Je pourrai plus jamais le prendre au sérieux.

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  4. Tiens dans l'article ils disent que tu es française :)

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  5. Je sais XD J'ai mis un petit mot à la fin de l'article dont ils parlent pour préciser que je suis suisse.

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