dimanche 15 mai 2011

L'hypocrisie japonaise

(Achtung : ce post va un peu dans toutes les directions. Pas ma faute. Mon cerveau m'a prise en otage.)

Le Japon est un pays où un grand sourire mielleux ne veut pas forcément dire que la personne qui vous le fait est heureuse de vous voir. C'est valable pour tous les pays du monde, mais dans celui-là en particulier, c'est plus flagrant.

Et pourquoi ?

A cause du principe de la société de service. Il s'agit de la manière dont les commerces etc. fonctionnent au Japon, où le client doit être traité comme un dieu et c'est le seul pays que j'ai visité où c'est effectivement le cas. Je travaille moi-même dans un magasin qui applique cette politique à la lettre et l'hypocrisie, l'air de dire "je suis RAVIE d'être là" alors qu'on en est à notre quinzième client de la journée qui nous gueule dessus alors qu'il a tort, je connais, et je maîtrise(à peu près). Les japonais sont dans le même cas. Ils ont bien appris leurs leçons, et c'est pour ça que vous êtes accueillis par des milliers de sourires et de courbettes partout où vous allez.

Comment détecter la sincérité dans ce cas ? Les sourires forcés, c'est repérable, mais quand on a affaire aux Maîtres, il faut soi-même en être un pour se rendre compte que votre présence ne ravit pas votre caissier. C'est exactement la même fausse joie que je vois quand je me trouve avec une Américaine et qu'on dit notre nationalité à tour de rôle. Suisse ? La curiosité et le sourire sont sincères. USA ? La différence est visible pour qui fait attention. ça dépend du lieu et de la personne bien sûr, mais à Nagasaki, c'était vraiment évident. Et ça dépend aussi de votre comportement !

On dit aussi que le Japon est un pays d'hypocrites parce que dire les choses en face, ça se fait moins que chez nous. Vous pensez vraiment que l'employé de bureau qui doit aller boire un verre tous les soirs avec son patron et ses collègues après le travail, pour mieux faire partie de la grande famille qu'est son entreprise, est enchanté et n'a pas, en réalité, envie de rentrer chez lui et d'avoir un peu de temps libre, pour une fois ? L'employé en question va faire semblant d'être parfaitement heureux dans cette situation...et il va boire, peut-être pour noyer son envie d'étrangler son patron. C'est pour ça que les salarymen bourrés pullulent dans tout Tokyo une fois la nuit tombée.
 (Takamatsu)

Mais peut-être aussi que je me trompe. Peut-être que, puisque le salaryman a été élevé dans ce pays et a dû sacrifier sa vie privée depuis qu'il est tout petit avec les activités extrascolaires obligatoires, il est réellement heureux de sa situation. Après tout, il n'a jamais rien connu d'autre. Et dans le cas contraire, ben il va sauter sur les rails de la Yamanote line et bloquer le trafic ferroviaire pendant toute la nuit en tant que vengeance ultime sur la société, son seul acte rebelle depuis qu'il est né.

Mais l'employée de supermarché n'est pas dans le cas du pauvre employé de bureau : elle, après le travail, elle rentre chez elle. Je ne pense pas que tout le personnel du Yodobashi aille manger du shabu shabu avec le boss quand le magasin ferme ! La relation entre eux n'est certainement pas la même. Attention, je dis bien "je pense" ! Je n'ai absolument aucune preuve de ce que je dis. C'est mon analyse perso.

 (Akihabara)

Le travail de cette personne, c'est pas sa vie. Celui du fonctionnaire, oui. Le fonctionnaire a moins de chance d'être hypocrite puisque son boulot, c'est pas juste pour gagner des sous... il a plutôt intérêt à aimer ce qu'il fait vu qu'il rentre chez lui seulement pour dormir !

La majorité des japonais ne se plaint pas. Peut-être par fierté. Et si les vendeurs se précipitent vers vous pour vous aider dès que vous avez l'air un peu paumé devant un rayon, avec un immense sourire et l'air très motivé, c'est pas parce qu'ils sont tellement contents de pouvoir rendre service, c'est parce qu'ils doivent le faire. Et c'est pas parce qu'ils sautillent sur place et passent 20 minutes à vous montrer comment marche ce bel appareil photo alors que vous vouliez seulement un petit renseignement ( = "il marche à piles ou par chargeur ?"), qu'au fond, ils ont pas envie de vous assommer à coup de marteau avant de courir tout nu dans le magasin en hurlant "YAAAAARGL !", dans le but de tuer leur patron qui les exploite.

Mais en réalité, on s'en fiche de ce qu'ils pensent vraiment... du moment qu'ils continuent à être polis et serviables. Et j'ai vu des gens tomber dans l'excès inverse : croire en permanence que tous les japonais pensent du mal d'eux chaque fois qu'ils leur font un sourire. Faut pas exagérer !

Vous aussi, quand une personne de votre famille qui ne s'est pas lavé les dents depuis trois semaines veut vous faire la bise et vous serrer dans ses bras, vous faites un sourire forcé en priant pour que ça se termine très vite. Donc, vous êtes un hypocrite.

D'abord.
Mais les plus hypocrites de tous, c'est eux :
 
Ils font semblant d'être contents... alors qu'ils sont dehors 24h sur 24, sous la pluie, avec une barre de fer entre les oreilles.
(Kumamoto)

4 commentaires:

  1. Merci pour cet article que j'ai rudement apprécié, et qui me conforte dans le sens que l'hypocrisie est bien partout, et qu'un sourire peut avoir plusieurs significations.

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  2. Contente que ça ait été apprécié, il traînait dans mes brouillons et j'hésitais à le publier.

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  3. J'adore le commentaire de la dernière photo!
    Pour compléter l'analyse, je dois avoir lu quelque part que leur "exploitation" repose sur un système qui marche assez bien : votre entreprise passe avant tout dans votre vie, et en échange elle vous garanti votre emploi jusqu'à votre retraite. Pas de liberté mais pas de chômage. Maintenant cet équilibre est menacé depuis la crise et les licenciements de 2008, il faut voir comment ça évoluera...

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  4. Oui j'ai lu aussi qu'on pouvait pas se faire licencier... mais bon t'as intérêt à aimer ton job o_O

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